Entrainement « web » à la modification des biais cognitifs liés l’alcool pour des buveurs problématiques.

L’addiction :

Le concept d’addiction est un concept très large et les formes de dépendances sont variées. Elles peuvent revêtir de nombreuses formes telles que comportementales, relationnelles ou directement créées par la consommation de produits (licites ou non). Toutes, se caractérisent cependant par une mise en place généralement progressive, et insidieuse. Malgré la variété des substances ou des comportements, leur point commun se révèlerait être, selon une conception des neurobiologistes Balland et Lüscher (2009), la similarité de leur pathophysiologie sous-jacente.

 

Facteurs influençants :

Nombreux sont les modèles théoriques qui tentent d’expliquer les conditions dans lesquelles s’installent et se maintiennent les comportements addictifs. Chacun d’entre eux met l’accent sur tel ou tel facteur susceptible d’influencer le développement de cette problématique comme des facteurs psychosociaux (sexe, les attitudes parentales, le stress précoce, l’isolement social, le groupe de pairs) ; des facteurs génétiques ; ou des facteurs en lien avec le fonctionnement cognitif de l’individu (recherche de sensation ; perturbation du traitement de l’information).  Il va de soi que nous ne sommes pas tous égaux face à la probabilité de développer ce trouble et que, de ce fait, tout le monde ne le développera pas dans les mêmes conditions. Il s’agit en réalité d’une rencontre d’un individu, à un moment donné, dans un contexte donné, et d’une source d’activation (modèles trivariés).

 

Développement des conduites addictives :

Le développement de toute conduite addictive et plus particulièrement celle en lien avec une substance, peut être divisé en trois étapes : Tout d’abord, la phase de préparation. Elle va participer à la détermination de la conduite addictive. Elle est colorée par l’orientation de la vision (favorable ou non) de ces conduites. Vient ensuite la phase d’initiation : Phase comportementale de rencontre et de consommation  de la substance. Ce moment est souvent associé à un aspect « festif » et participe bien souvent à l’insertion au sein d’un groupe. Il  revendique ici un aspect d’intégrateur social avec les bénéfices à court termes. Il l’est d’autant plus lorsqu’il s’agit de l’alcool. L’anxiété est alors diminuée et l’effet antidépresseur permet de se sentir plus gai. La désinhibition qu’il crée, permet de mieux participer à l’ambiance générale.

 

L’augmentation du taux d’alcoolémie :

Mais ces effets « positifs » sont associés à un taux d’alcoolémie assez faible et son différents au fur et à mesure de son augmentation. Cet enivrement laisse alors place à la confusion, l’instabilité de la marche, et à une perte de contrôle des émotions, susceptible faire apparaître, dans le meilleur des cas, une gaieté disproportionnée, et dans le cas contraire, de l’irritabilité pouvant même aller jusqu’à de l’agressivité ou à des passages à l’acte. Ces désagréments ponctuels en lien directs avec la consommation d’alcool, sont malgré leurs déconvenues et les conséquences négatives qu’ils sont susceptibles d’entrainer, « socialement acceptables », voir même, dans certains cas « valorisés ». L’alcoolisation peut donc être tout à fait compatible avec une vie socialement normale, et s’y intégrer totalement.

 

Phase d’installation :

La phase d’installation est caractérisée par la répétition de ces ivresses. Elle est sous l’influence de facteurs sociaux, psychologiques et environnementaux. C’est alors que nous pouvons parler d’usage « nocif », préjudiciables pour la santé. La fonction identitaire qui laissait transparaître une forme d’inscription sociale dans la phase d’initiation, s’efface peu à peu, et laisse à sa place une fonction régulatrice qui va moduler la réponse émotionnelle en augmentant des états déjà positifs, ou en diminuant des affects négatifs présents avant la consommation, ou en résultant. La dénomination d’ « usage nocif » est utilisée par la communauté scientifique (ainsi que celle d’ « abus de substance »), lorsque « la consommation est associé à des troubles ou à des dommages sociaux, familiaux, ou juridiques (CIM 10), ce qui est considéré dans nos sociétés comme un problème majeur de santé publique en raison de sa forte prévalence (8% des buveurs Français sont considérés comme « à risque » (Beck et Richard, 2012).

 

Les signes cliniques :

Comme nous l’avons vu précédemment, plusieurs facteurs sont à l’origine de la dépendance et malgré que le DSM V ne fasse plus de distinction entre « abus » et « dépendance » en ne considérant désormais que le diagnostic de « trouble de l’utilisation d’une substance, il n’en reste pas moins que les signes cliniques soient : la tolérance physique au produit ; les symptômes de sevrage à l’arrêt de la consommation ; l’incapacité à diminuer la consommation ; beaucoup de temps passé à sa recherche et la poursuite de sa consommation en dépit de conséquences psychologiques et/ou physiques ; et un mode de consommation impulsive c’est-à-dire gouvernée par des envies irrépressibles et incontrôlables de boire (Craving). Ces signes sont maintenant révélateurs de la mise en place des processus responsables du maintien irrationnel de comportements pourtant connu et reconnu par l’individu, comme délétères pour lui-même.

En dépit de l’utilisation de produits de substitution couramment utilisés afin de saturer les récepteurs et de limiter le « Craving »  en période de sevrage, l’abstinence chez les personnes alcoolo-dépendantes reste, encore aujourd’hui, un parcours assez laborieux. Les risques de rechute après un sevrage alcoolique sont importantes.

 

Les biais attentionnels :

Des études chez des patients souffrant de troubles anxieux, ont montrées une amélioration de leurs symptômes par une réduction des biais attentionnels qu’ils avaient envers les stimuli en lien avec la menace.

Il a été démontré que les individus alcoolo dépendants présentaient des biais attentionnels précoces (c’est-à-dire dans les premières étapes du traitement de l’information) envers les stimuli liés à l’alcool et leur corrélation avec l’intensité des épisodes de « Craving » (Noël,  Colmant, Van Der Linden, Bechara, Bullens, Hanak, et Verbanck, 2006). Ce traitement de l’information ainsi biaisé, pourrait donc être l’une des causes du taux de rechute important dans cette population. La diminution de ces biais pourrait-il, à l’instar de celle des troubles anxieux, favoriser une diminution du « Craving » et de la rechute ?

 

Deux systèmes de traitement de l’information :

L’aspect automatique du traitement de ce type de stimuli est repris par Kahneman en 2003. Pour lui, deux types de processus fonctionneraient simultanément. La conception des processus à l’œuvre dans les addictions reposerait sur sa dualité. Un des deux systèmes serait donc « impulsif », avec un aspect motivationnel déclenchant des automatismes et des tendances d’actions s’expliquant par « l’acquisition de valence appétitives aux indices liés à l’alcool au travers de renforcement provoqués par la consommation qui leur confèrent, à terme, une saillance plus importante que les autres stimuli de l’environnement » (Franken, 2003 ; Robinson et Berridge, 1993). L’autre système serait quant à lui, gouverné par des aspects exécutifs pour lesquels, les processus de désengagement seraient déficitaires.

 

Comparaison de deux programmes :

Placée très clairement dans le cadre de la psychopathologie cognitive la récente recherche de Wiers, Houben, Fadardi, van Beek, Rhemtulla, et Cox (2015) focalise son intérêt sur des explications en provenance de déficits et de biais dans les processus de traitement de l’information,  Son objectif est de comparer deux programmes de modification de biais cognitifs (CBM) sur internet, l’un basé sur l’entrainement au contrôle attentionnel (AACTP), et l’autre sur la modification des biais d’approche envers les stimuli en lien avec l’alcool (ATT), ayant tous deux déjà montré leur efficacité.

 

Résultats principaux :

Le résultat principal de cette étude est qu’une réduction de la consommation d’alcool est significative en post-test dans toutes les conditions. Le suivi du troisième mois révèle quant à lui un effet plus important chez les participants ayant suivi le réentrainement au biais d’approche (ATT), plutôt que ceux ayant suivi le programme d’entraînement au control attentionnel (AACTP). Cependant leur hypothèse principale n’est pas validée et la réduction de l’alcoolisation ne diffère pas selon que les sujets aient reçus l’un des entraînements ou l’entraînement factice.

 

“Craving” et “biais attentionnels” :

Considéré comme des composantes centrales dans l’addiction, le « Craving » ainsi que les biais attentionnels semblent largement impliqués dans les processus de rechute. L’étude des mécanismes qui peuvent en expliquer son origine, sont d’une importance capitale car meilleur sera leur compréhension, meilleurs seront les applications cliniques et thérapeutiques, réduisant la sensibilité des patients aux facteurs qui déclenchent la « chute », mais également, en réduisant ceux favorisant la transition « chute – rechute » (c’est-à-dire la reprise complète de l’usage problématique).

Pourtant, le modèle de prévention de la rechute de Marlatt (Marlatt et Gordon, 1985), ne considère pas les biais d’attention qui se sont construit au fur et à mesure des renforcements, et qui orientent dans une large mesure la manière dont les informations sont traitées, qui soumettent par conséquent l’individu à de nombreuses situations à risque. Ces biais, de par l’augmentation de la saillance des stimuli en lien avec l’alcool, augmenteraient alors le nombre de situations à risque, qui, gérées par l’individu avec des stratégies de coping inefficaces, un faible sentiment d’efficacité personnel, et des attentes positives envers la substance, provoquerait la rechute.

 

Visée des TCC dans la prise en charge :

Les prises en charge cognitives et comportementales, travaillent sur l’augmentation et l’adéquation des stratégies de coping, ainsi que sur le sentiment d’efficacité personnelle (estime et affirmation de soi), et les cognitions irrationnelles concernant le produit. Néanmoins, il paraît cependant assez claire qu’une intervention visant la réduction de ces biais, réduisant de ce fait de manière automatique la probabilité de rencontrer des situations à risque, serait une manière astucieuse de limiter la confrontation du sujet avec celle-ci, et ainsi de ménager les attaques contre sa résistance face à son « Craving ».

 

Intérêts de ces recherches :

La recherche que nous avons étudiée, présente plusieurs intérêts concrets. Tout d’abord, elle permet de comparer l’efficacité de deux programmes de modification de biais cognitifs (CBM), et a de ce fait, la volonté de déterminer lequel permettrait une diminution d’alcoolisation plus importante. Le fait que ces deux programmes engendrent une augmentation du sentiment d’efficacité personnelle, montre qu’il existe bien un lien entre ces deux variables. Ils moduleraient les facteurs de risque ponctuels en limitant la rapidité de détection des situations « tentantes », permettant ainsi au système par des aspects exécutifs, de se désengager et ainsi d’instaurer un contrôle dessus.

 

Limites de ces études :

D’autres éléments de cette étude peuvent cependant, et en plus des éléments de limitations dont ils font part, influencer la non différence de significativité de la réduction de la consommation en fonction des groupes. Les indices en lien avec l’alcool qu’ils utilisent sont directement liés à la substance et ces deux programmes tentent de corriger les biais d’attention que les personnes ont envers eux (bouteille, verre, ..). Fatseas et ses collaborateurs (2015), ont cependant récemment démontré que les indices « spécifiques » à la personne (comme par exemple l’ami avec lequel ils ont l’habitude de consommer ; le jardin où ils aiment consommer ; ou un match de football devant lequel ils ont l’habitude de le faire), prédisent plus la consommation quelque temps après leur exposition que les « spécifiques cues ».

 

Atouts des programmes informatisés :

Les programmes d’interventions informatisés semblent devenir des outils d’une grande utilité. La multiplication des sessions d’entraînements représente un atout considérable, surtout lorsqu’il s’agit d’agir sur des processus automatiques qui nécessitent de nombreuses présentations avant de créer de nouveaux  « réflexes » (tendances d’action ; perception).

 

Limites :

Il paraît cependant nécessaire de  rappeler que les entraînements attentionnels informatisés ne se suffisent pas à eux-mêmes. Ce sont des procédures qui ne peuvent (selon nous), se substituer à une interprétation psychologique plus globale, prenant en compte le caractère multifactoriel des difficultés rencontrées par le patient, ainsi que la diversité des mécanismes qui les sous-tendent. De plus, les biais doivent avoir été préalablement (grâce à un « stroop modifié» ou à une « dote probe task ») objectivés avant toute intervention et il serait préférable que leur modification soit intégrée à une prise en charge psychothérapeutique et médicamenteuse, pour lesquelles l’alliance thérapeutique et le rapport collaboratif reste les conditions sinequanone d’une prise en charge efficace.

 

Bibliographie :

American Psychiatric Association. (2003). Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders:: DSM-5. ManMag.

Balland, B., & Lüscher, C. (2009). L’addiction: lorsque l’emballement des mécanismes     d’apprentissage conduit à la perte du libre arbitre. PSN7(1), 35-42.

Organisation mondiale de la santé. (1993). Classification statistique internationale des maladies et des problèmes de santé connexes: CIM-10. Organisation mondiale de la santé.

Beck, F., & Richard, J. (2012). Epidémiologie de l’alcoolisation. EMC-endocrinologie-Nutrition, 1-9.

Deleuze, M. J., Heeren, A., Billieux, P. J., de Timary, P. P., Philippot, P. P., & Maurage, P. P. (2013). Implication des biais d’attention sélective dans l’alcoolo-dépendance. Alcoologie et Addictologie35(2), 127-135.

Fatseas, M., Serre, F., Alexandre, J. M., Debrabant, R., Auriacombe, M., & Swendsen, J. (2015). Craving and substance use among patients with alcohol, tobacco, cannabis or heroin addiction: a comparison of substance‐and person‐specific cues. Addiction110(6), 1035-1042.

Franken IHA. Drug craving and addiction: integrating psychological and neuropsychopharmacological approaches. Prog Neuropsychopharmacol Biol Psychiatry 2003;27:563–79.

Kahneman, D. (2003). A perspective on judgment and choice: mapping bounded rationality. American psychologist, 58(9), 697.

Noël, X., Colmant, M., Van Der Linden, M., Bechara, A., Bullens, Q., Hanak, C., & Verbanck, P. (2006). Time course of attention for alcohol cues in abstinent alcoholic patients: the role of initial orienting. Alcoholism: Clinical and Experimental Research30(11), 1871-1877.

Robinson, T. E., & Berridge, K. C. (1993). The neural basis of drug craving: an incentive-sensitization theory of addiction. Brain research reviews18(3), 247-291.

Wiers, R. W., Houben, K., Fadardi, J. S., van Beek, P., Rhemtulla, M., & Cox, W. M. (2015). Alcohol Cognitive Bias Modification training for problem drinkers over the web. Addictive behaviors40, 21-26.