L’expérience du virtuelle de Monsieur Mélenchon : Une vision cognitiviste très (voir trop) enthousiaste !

« Le jeu vidéo est une extraordinaire ouverture sur le futur »

Conserver notre sens critique :

Monsieur Jean-Luc Mélenchon (JLM) porte parole du mouvement « La France insoumise », publie sur sa chaîne youtube une websérie appelée « la revue de la semaine ». Il y commente des sujets divers provenant des faits d’actualité (politique ou non). Dans la seizième de ces revues, il revient sur sa visite de l’ENJMIN (École nationale du jeu et des médias interactifs numériques) et nous fait partager ses réflexions sur son expérience du jeu vidéo d’une manière convaincante.

Force est de constater que « JLM » nous offre une vision comportementale et cognitiviste de son expérience (ce qui forcément tend à nous plaire). L’attractivité de ses propos repose sur le fait que les éléments qu’il avance en faveur (ou ferveur même) du jeu vidéo (JV) et de l’expérience en 3D sont non seulement plein de bon sens, mais reposent aussi sur des théories et des modèles validées empiriquement. Il va également sans dire que son « enthousiasme » à ce propos pourrait (presque) nous faire boire ses paroles. Néanmoins, nous, thérapeutes cognitifs et comportementalistes, nous nous devons de conserver notre sens critique même, et surtout, lorsque les propos dits semblent de prime abord congruents avec nos références.

 

Un retour d’expérience séduisant :

Lorsque JLM débute sa présentation en décrivant le « très haut niveau de coopération » qu’il existe dans l’élaboration d’un JV, il va s’en dire qu’un parallèle quasi immédiat peut se faire avec les TCC. En effet, le rapport collaboratif entre un psychologue et son patient peut également illustrer ce « très haut niveau de collaboration », chacun contribuant à la volonté d’atteindre un objectif commun en amenant ses connaissances spécialisées. Nous serions donc ici au coeur de l’ « evidence based method » où trois niveaux d’expertise vont interagir : Celui du thérapeute, celui des avancées de la recherche mais également celui du patient.

Ce parallèle avec les TCC est d’autant plus équivoque lorsque JLM commence à décrire le « coté philosophique et personnel » de son expérience 3D. Comment ne pas nous plaire lorsqu’il dit : « nous sommes des machines à sélectionner par nos sens la réalité » c’est à dire en citant la théorie du traitement de l’information (Shannon & Waever, 1949) ou encore sa version cognitive de Beck (1974). Jusque là tout va bien… Et ça va toujours bien lorsque Mr Mélenchon dit « vivre réellement le jeu ». Il expérimente simplement le sentiment de présence dans un univers 3D. La synchronicité entre les éléments (visuels, auditifs) qu’ils perçoit au travers le casque sont en accord avec ses afférentes cinétiques et vestibulaires. Cela permet de « leurrer » le cerveau et de produire des réactions émotionnelles et physiologiques réelles.

 

Paradoxes :

Cependant, il fallait bien que ça se gâte à un moment et… le top départ est lancé au paradoxe ! L’être humain aime effectivement jouer et nombreuses sont les possibilités qu’offre ce média pour nous en tant que thérapeutes. Cependant, si l’on tient compte du fait que les réactions émotionnelles et physiologiques sont bien réelles, ne serait-ce pas prendre les choses un peu à la légère que de dire qu’on « s’amuse dans ces situations parce qu’il n’y aura pas de conséquences irréparables à nos décisions » ? Certes si nous reprenons l’exemple de l’acrophobie, le pied qui dérape dans le jeu ne nous fera pas perdre la vie ! et encore que…la peur que cela va générer peut provoquer une réaction de stress qui pourrait tout à fait être à l’origine d’un arrêt cardiaque via la libération du cortisol, de l’adrénaline, et autres non ?

 

Principes de la thérapie d’exposition :

En considérant que nous ayons (légèrement) dérivé vers un extrême, un autre point reste cependant à évoquer afin de rendre compte qu’une expérience 3D peut comporter un risque : La thérapie par exposition à une situation anxiogène repose (le plus souvent) sur le principe d’habituation. Le patient va ainsi expérimenter la diminution naturelle et normale de l’anxiété. A force d’expérimentation, l’habituation à l’oeuvre, il va découvrir que la situation qui générait chez lui une grande détresse au départ, va devenir de plus en plus supportable jusqu’à l’extinction de la réponse anxieuse dans cette même situation. Il est facile de rejoindre Mr Mélenchon sur ce point. Cependant, nous savons qu’une exposition mal menée, où le « SUDS » n’a pas diminué de moitié, peut provoquer l’effet inverse de celui attendu, c’est à dire sensibiliser le patient.

 

Conclusion plus modérée :

Compte tenu de cela, il va de soi que nous seront plus modéré que JLM sur la construction de l’être humain par la machine ! Déjà, ce terme construction, n’est-il pas exagéré ? Ne pourrions-nous pas à la place parler de réparation ? Voir de rééquilibrage (vu que nous sommes dans les métaphores !). De plus ces réparations ou rééquilibrages ne sont à considérer que lorsque nous sommes dans un contexte thérapeutique, voir aussi ludique de temps en temps avec le JV vecteur d’un apprentissage par expérience direct. Mais l’utilisation abusives de tels JV 3D ou non, n’a t-elle déjà pas prouvé sont pouvoir d’addictif ? Pour le coup, cela signifierait que ses bienfaits ou méfaits seraient usages-dépendants.

Sans vouloir être rabat-joie (mais en l’étant un peu tout de même !) l’utilisation de cet « extraordinaire ouverture vers le futur qui donne beaucoup d’espoir et beaucoup d’enthousiasme » nécessite, en tout cas en ce qui concerne notre domaine, une utilisation réfléchie. Il est donc indispensable de faire au préalable une balance besoin, nécessité, faisabilité, et d’évaluer en permanence son efficacité sur les différents troubles traités, et de préférer la méthode d’exposition in vivo si celle-ci est possible.